C’est une erreur dans les
grands de croire qu’ils peuvent prodiguer sans conséquences leurs
paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu’on leur
ôte ce qu’ils se sont en quelque sorte approprié par l’espérance.On ne les trompe pas
longtemps sur leurs intérêts et ils ne haïssent rien tant que d’être
dupes. C’est par cette raison qu’il est si rare que la fourberie
réussisse ; il faut de la sincérité et de la droiture, même pour
séduire.Ceux qui ont abusé les
peuples sur quelque intérêt général étaient fidèles aux particuliers ;
leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels.Quand on connaît bien
les hommes et qu’on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte
point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des
promesses.Ainsi les grand
orateurs, s’il est permis de joindre ces deux choses, ne s’efforcent
pas d’imposer par un tissu de flatteries et d’impostures, par une
dissimulation continuelle et par un langage purement ingénieux : s’ils
cherchent à faire illusion sur quelque point principal, ce n’est qu’à
force de sincérité et de vérité de détail : car le mensonge est faible
par lui-même : il faut qu’il se cache avec soin ; et s’il arrive qu’on
persuade quelques chose par des discours captieux, ce n’est pas sans
beaucoup de peine.On aurait grand tort
d’en conclure que c’est en cela que consiste l’éloquence.Jugeons au contraire
par ce pouvoir des simples apparences de la vérité combien la vérité
elle-même est éloquente et supérieure à notre art.Vauvenargues |
Réflexions et Maximes, 1746Comme La
Rochefoucauld longtemps soldat – mais moins mondain, moins riche et,
finalement, moins sombre –, encouragé à écrire par Voltaire,
Vauvenargues est mort à 31 ans.———-Photographie
de Dora Maar - Money and Morals, 1934
C’est une erreur dans les grands de croire qu’ils peuvent prodiguer sans conséquences leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu’on leur ôte ce qu’ils se sont en quelque sorte approprié par l’espérance.
On ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts et ils ne haïssent rien tant que d’être dupes. C’est par cette raison qu’il est si rare que la fourberie réussisse ; il faut de la sincérité et de la droiture, même pour séduire.
Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général étaient fidèles aux particuliers ; leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels.
Quand on connaît bien les hommes et qu’on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses.
Ainsi les grand orateurs, s’il est permis de joindre ces deux choses, ne s’efforcent pas d’imposer par un tissu de flatteries et d’impostures, par une dissimulation continuelle et par un langage purement ingénieux : s’ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal, ce n’est qu’à force de sincérité et de vérité de détail : car le mensonge est faible par lui-même : il faut qu’il se cache avec soin ; et s’il arrive qu’on persuade quelques chose par des discours captieux, ce n’est pas sans beaucoup de peine.
On aurait grand tort d’en conclure que c’est en cela que consiste l’éloquence.
Jugeons au contraire par ce pouvoir des simples apparences de la vérité combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.

Vauvenargues | Réflexions et Maximes, 1746

Comme La Rochefoucauld longtemps soldat – mais moins mondain, moins riche et, finalement, moins sombre –, encouragé à écrire par Voltaire, Vauvenargues est mort à 31 ans.
———-
Photographie de Dora Maar - Money and Morals, 1934